On peut se demander pourquoi le Logiciel Libre n'est pas adopté par une plus large majorité d'utilisateurs par rapport à ce qui est observé aujourd'hui. Le fait qu'encore un grand nombre de personnes n'ait pas reçu l'éducation suffisante pour saisir les enjeux économiques, sociaux, politiques, technologiques ou encore éthiques n'explique pas, en soi, pourquoi l'usage de logiciels libres n'est pas naturel. En effet, puisque nous connaissons les avantages du Libre sur le privateur, on peut se saisir du questionnement suivant : pourquoi le logiciel libre ne ferait pas l'objet, par sélection naturelle, de la convergence des solutions retenues ?

L'analyse que je souhaite porter à cette question est centrée sur la question du choix. Choisir est une question difficile, bien plus qu'il n'y parait. Il peut être d'ordre pulsionnel, c'est-à-dire se faire sous le couvert de l'émotion : tel tube de dentifrice est plus beau que les autres. Ce choix est généralement très rapide mais il a ce désavantage d'entrainer une déconvenance fort probable une fois qu'on utilisera le produit. D'un autre côté, on trouve le choix rationnel. Celui-ci mobilise notre jugement, d'où un certain aspect méthodique : ai-je envie de bonnes gencives, de dents blanches, de l'absence de carries ou de l'absence de tartre ? Vaste question. Ensuite viendra la marque, la taille du tube, le rapport qualité/prix, etc. Une étude sociologique dont je n'ai plus la référence avait montré que dans un magasin vendant des pots de confitures, les ventes étaient meilleures si le nombre de choix possibles était restreint. Devant trop de choix, ou l'embarras du choix disons-nous, on se retrouve dans une situation embarrassante qu'on souhaite au plus vite écourter. Au milieu du choix rationnel, on se retrouve parfois à l'interrompre pour ne pas choisir ou pour choisir par pulsion en se disant qu'après tout, ça n'a que si peu d'importance.

Dans le Logiciel Libre, une conséquence des libertés sur lesquelles il est fondé, est le choix. Pour remplir une tâche, il n'y a rarement qu'un seul logiciel, car il n'y a pas qu'une seule manière de traiter cette tâche. (Je ne vais pas m'étendre ici sur les raisons entraînant une telle diversité dans le logiciel libre.) Là, aucun moyen d'y couper, il faut y passer du temps pour lire la documentation, comprendre quels sont les usages permis, les limites du logiciel, etc ; car si j'écourte par un choix pulsionnel, j'ai toutes les chances d'être en inadéquation entre besoins et possibilités, et donc, de penser faussement que ce logiciel est mauvais, alors que c'était le choix. Choisir est donc coûteux, la liberté est coûteuse et donc finalement, ce logiciel d'une marque que je connais ou vendu sur une plateforme qui m'est familière, semble être un bon compromis ; je donne ma confiance et abandonne mon choix, et donc ma liberté.

Mais ce ne sera probablement pas satisfaisant me direz-vous ? Probablement pas, mais à force, je ne verrai plus l'étendue des possibles, mon esprit sera devenu étriqué au point de penser que c'est la seule possibilité. "Elle n'est pas parfaite, mais que voulez-vous ?" C'est la résignation qui l'emporte.